En classe un jour un prof m’a dit que j’étais « irrationnelle ». Je crois que pour lui ça voulait dire prendre un chemin inconnu pour un résultat improbable, au lieu de prendre le chemin connu qui te mène à « bon port».

Cet été j’ai beaucoup réfléchi à ce fonctionnement « à l’envers » qui ne semble pas évident pour tout le monde. J’y ai trouvé des pistes de réflexion et j’arrive enfin à mettre des mots sur ce qui pourrait bien être ma « spécialité »…

La plupart des humains réfléchissent et agissent avec « raison ». Tel choix entraîne telle conséquence. C’est calculé, maîtrisé. Il y a une intention de logique dans la conduite. Suivre un plan. Un mode d’emploi pour réaliser un projet, ou « réussir sa vie ». 
Pour une raison qui m’échappe, les plans et modes d’emploi m’ennuient. Ce qui m’exalte c’est de ne pas savoir ce qui va se passer, par où je vais aller et quelle est la destination.
A outrance, c’est mélanger sans cesse les cartes, brouiller les pistes. 
Mais l’intention profonde qu’il y a derrière, c’est un immense désir de se connaître.
Un gros appétit de découvrir de nouvelles facettes de soi. 

Au quotidien comment ça se passe ? Je cherche sans cesse des espaces où ça peut s’exprimer.

-Dans mon art : rien n’est prémédité. Toutes mes créations sont des jaillissements « automatiques » je ne sais jamais ce qui va se manifester, ni comment une œuvre va se finir.
Je réunis les matières qui me « parlent » et un processus s’enclenche. 
Je suis à la fois créatrice et spectatrice de ce qui prend forme, c’est comme jongler entre le conscient et l’inconscient simultanément. Comme un miroir avec l’invisible. Une partie de moi la perçoit, l’autre pas du tout. 

-Dans mes choix de vie : Déménager chaque année depuis 8 ans, ça peut sembler bizarre pour les gens. 
Instabilité, névrose, fuite, j’ai tout entendu ! Les gens sont souvent désolés pour moi, alors que j’adore ça. Recommencer sans cesse est un plaisir fou. Trier et déplacer sa vie régulièrement, c’est devenu une hygiène de vie. Dès que les choses s’installent, je me sens engluée. 
Je pense qu’au fond, je suis nomade. 
Aujourd’hui devoir s’installer quelque part pour l’école des enfants m’angoisse, mais les déraciner et les séparer de leurs amis encore plus. Je songe aujourd’hui à un point d’ancrage avec déploiement de créativité dans un lieu. Modeler et remodeler un lieu à l’infini pourrait assouvir ce désir d’impermanence.

-Dans une journée, j’ai besoin de souplesse et de vide. Pour que d’une heure sur l’autre, il puisse y avoir des idées qui jaillissent avec possibilité de mise en action immédiate. 
Mes proches le savent, et y sont habitués. Une idée me traverse et hop j’embarque tout le monde dans une aventure. Est ce qu’on peut vraiment vivre comme ça ? 
Pour moi c’est un luxe ultime, une source de jouissance infinie, d’avoir de l’espace pour l’inattendu, l’improbable. 
Ce sont des moments de poésie, de simplicité, mais qui ont le goût de l’aventure puisqu’ils ne sont pas planifiés.

Pour moi cela n’a pas de prix. Quand je parle de luxe, c’est vraiment ça. Je m’offre ce luxe, qui va avec certains choix de vie. Pas possible d’avoir une vie toute tracée ni être employée à temps plein pour vivre ça. 

Pour moi la vie idéale ressemble à un voyage permanent. Pas des vacances, parce que je me repose rarement, mais à la possibilité d’accéder à tout moment à des expériences terrestres dont la pensée m’enchante.

-Ces « idées » viennent du ventre, du « bas ». Je les sens monter en moi et ne pas pouvoir y résister. C’est aussi fort qu’une recherche de nourriture, un instinct de chasse, et ça prend la forme d’un voyage, un écrit, un film, un rdv avec moi même dans un lieu précis. C’est comme nourrir mon être en entier, corps et âme.
Dès que je commence à y chercher un sens, ces idées s’évanouissent. Les équations du « haut » deviennent confuses et contradictoires. Celles du bas sont instinctives, matérielles et m’emmènent sur le plan de jouissances d’être humain. Elles suivent un cycle, ont leur vie propre. Et ne s’encombrent pas des dimensions d’utilité, de conformité ou de moralité. Les « idées du ventre » m’ont permises de trouver la sortie des situations les plus compliquées. Comme quand tu es perdu dans la forêt en pleine nuit et que le temps se gâte. Tu actives un pilotage différent et ne sais pas comment, mais tu sors de la merde.
Partir loin et « revenir de loin » m’a donné cette clé du chemin de retour. Je crois que j’ai trouvé ma spécificité ! Je peux aller m’enfoncer dans les recoins sombres et inexplorés. Parce que mon instinct est au volant. J’ai foi en l’animalité. Elle ne se trompe jamais : elle est. 

Quand je parle de « libérer la bête » dans mes stages, je ne parle finalement que de ça : libérer son instinct et se laisser piloter par lui. 
Beaucoup d’entre nous pensent qu’avec les énergies de contrôle on arrive à des résultats satisfaisants dans la vie. On contrôle sa vie, ses finances, son couple et ses enfants, en espérant que tout ça se maintienne… C’est comme vivre avec une épée au dessus de la tête : « pourvu qu’il ne m’arrive rien de mal ». Tu vois le truc ?
La sécurité n’existe pas ici bas. C’est une illusion. Tout peut toujours basculer d’une seconde à l’autre. 
Certes en serrant les fesses tu peux arriver à te protéger de la vie en atteignant l’arrivée sans trop d’encombres. 

Mais est ce que c’est vraiment ça dont tu as envie ?